| Une
première tentative
Pourtant, en 1990, Shell-Haïti avait tenté
de populariser le gaz comme énergie de cuisson. Un programme ambitieux
avait alors été lancé, s’appuyant sur un modèle
de gazinière rudimentaire, baptisé réchaud Bip Tichéri,
lequel était usiné par le Centre Pilote de Formation Professionnelle
(CPFP). Ce réchaud n’était pas parfait dans sa conception
: inspiré du camping gaz français, le brûleur par exemple
n’est pas conçu pour faire des cuissons de plusieurs heures.
" Il s’effondre sous les pois ", comme le dit Jerry Gousse, directeur
du GPL à Shell Haïti. Ce brûleur demande également
un entretien régulier et soigné qui n’est pas forcément
compatible avec une forte utilisation quotidienne. Et, s’il est vrai que
dans l’idée du camping, un réchaud doit permettre de réchauffer
une conserve ou de bouillir de l’eau, en Haïti son utilisation est
beaucoup plus accrue.
Le programme de diffusion des réchauds a donc démarré
en 1988. Les ventes ont immédiatement atteint des chiffres très
élevés les premières années. L’embargo de 1994
a ensuite tout arrêté. Il y a eu une petite reprise à
partir de 1995, mais les chiffres restent extrêmement bas et les
achats actuels ne représentent rien de plus que le remplacement
du parc existant. On peut donc dire qu’il n’y a pas eu de nouveaux adeptes
du gaz ! …
Jusqu’en 1993, environ 100.000 réchauds qui ont
été vendus. Les ventes ont bénéficié
d’une part d’un système de crédit mis en place par la maison
Valério Canez, et surtout de l’aide de la coopération française
qui, via un gel artificiel de la balance des paiements, permettait au réchaud
de rester à un prix très attractif. De telle sorte que, lors
de son lancement, le Bip Tichéri coûtait, bonbonnes de six
livres comprises, 30 US$. Ce prix est maintenant passé à
57 US$, prix du marché sans intervention extérieure. Cette
augmentation s’explique par la décision de la coopération
française de ne pas reprendre sa subvention après l’embargo,
par le coût important des bonbonnes vides et enfin au fait que la
franchise douanière pour le brûleur (seule pièce qui
doit être importée) a été supprimée par
l’État haïtien en 1990… Shell insiste en revanche sur le fait
que le coût du remplissage de la bonbonne n’a, quant à lui,
pas changé : de 8.3 US$ en 1989 à 8.5 US$ en 1998 (pour une
bonbonne de 25 livres)
Public cible
Les salariés des entreprises privées ont
été l’un des publics ciblés en priorité par
Shell lors du lancement des Bip. Les patrons avaient alors accepté
de collaborer au projet pour favoriser sa réussite. Ils encourageaient
l’achat des réchauds auprès de leurs employés, organisant
des systèmes de crédit ou allant jusqu’à prendre 25
ou 50% du prix à leur charge. Ce secteur a donc contribué
pour une partie non négligeable à la diffusion du BIP. Malheureusement,
l’entreprenariat a été très touché par l’embargo
et n’a jamais retrouvé le niveau qui était le sien. Il est
donc illusoire d’espérer redémarrer des ventes en utilisant
cette voie-là.
Que peut-on
retenir de cette première expérience ?
Il y a de nombreux obstacles pour le passage au gaz en
Haïti. Le premier que l’on peut souligner est le prix de départ,
l’achat de la gazinière et de la consigne de gaz : 57 US$ (soit
près de 200H$), représente un investissement lourd. Trop
lourd pour la très grande majorité des ménages haïtiens.
Il faut donc parvenir à faire baisser ce prix, à la fois
en réduisant le coût de production du Bip Tichéri et
en subventionnant son achat. Le gaz n’est pas plus cher à l’utilisation
que le charbon (il est même légèrement moins cher),
c’est vraiment la mise initiale qui l’empêche d’être populaire.
Autre obstacle : le gaz présente un inconvénient
particulier par rapport au charbon : il est dangereux ! … Difficile d’imaginer
d’autres dangers avec le charbon que le risque de brûlures ou d’incendie.
Avec le gaz il faut rajouter celui non négligeable et également
spectaculaire d’explosion. Plusieurs accidents arrivent quotidiennement
dans les pays voisins, notamment en République Dominicaine et en
Jamaïque (Shell a d’ailleurs fermé son département Gaz
en République Dominicaine) cause d’accidents dont elle ne pouvait
pas être tenue responsable, mais qui ternissent son image de marque.
L’effet négatif a été tel que la compagnie a décidé
son retrait, ne voulant pas risquer de voir ses autres secteurs d’activité
perdre des clients à cause du gaz. Il est crucial pour une compagnie
comme la Shell de parvenir à limiter ses risques le plus possible.
Il est crucial pour que Haïti puisse réussir la transition
énergétique du charbon vers le gaz, que la population haïtienne
ne soit pas effrayée par la nouvelle énergie qu’on lui propose,
donc que celle-ci soit la plus sûre possible dès son lancement.
Shell est évidemment confronté, comme l’ensemble
des entreprises privées travaillant en Haïti, à l’absence
de toute autorité gouvernementale actuellement. Or, un secteur comme
celui du gaz a besoin de régulations. L’absence de contraintes chez
les pétroliers ou les distributeurs a de graves conséquences
en matière de prix, de sécurité, …
Shell a commencé son programme "gaz" a peu près
en même temps dans toutes les Caraïbes. Les pays qui ont le
mieux réagi sont la Jamaïque et la République Dominicaine.
La consommation de GPL dans ce pays est à peu près 75 fois
plus élevée per capita qu’en Haïti, et ce chiffre doit
être à peu près doublé pour la Jamaïque
! …
Les leçons
à tirer des expériences réalisées par la Shell
dans des pays proches
Les raisons pour lesquelles Haïti ne parvient pas
à passer au gaz sont évidentes, quatre facteurs doivent être
réunis afin de réussir ce type de transition :
-
Un gouvernement responsable : si on prend l’exemple dominicain,
on s’aperçoit que le gouvernement a pris les choses en main, en
subventionnant très fortement le gaz et en instaurant des brigades
de contrôle pour que l’interdiction du charbon de bois soit effective.
Il existe même, selon Mr Gousse, des brigades spéciales d’intervention
qui disposent d’hélicoptères leur permettant d’intervenir
aussitôt qu’une fumée est repérée dans le ciel
! … Ces subventions ont été particulièrement importantes
pendant les premières années du passage au gaz. Il semble
maintenant que le gouvernement dominicain se désengage progressivement
: la transition est quasi achevée et réussie.
-
Un bailleur de fonds résolu : la coopération
française avait eu les reins suffisamment solides pour que le Bip
Tichéri connaisse un bon départ et soit populaire auprès
de la population haïtienne. Il faut que d’autres bailleurs de fonds
(financeur) se déclarent si une tentative de ce type veut être
tentée.
-
Une compagnie pétrolière motivée…
Shell l’a été en 1990. Shell l’est toujours… Il est vrai
que le marché potentiel est énorme et ne peut que croître.
Aucune autre énergie n’étant envisageable à terme
pour le pays. Les seules questions sont "Quand ? " et "A quelles conditions
? "
-
La durée nécessaire : un tel programme demande
de nombreuses années pour être amené à son terme.
Le charbon est très profondément ancré dans les mœurs
haïtiennes, il est utilisé depuis des siècles, donc
le passage vers le gaz ne se fera pas en quelques mois… il vaut mieux compter
dix ans et peut-être plus encore ! La principale inconnue dans cette
durée est politique. Haïti n’a habitué personne à
la stabilité ces dernières décennies. Le doute existe
et il est sérieux.
Les perspectives
Jerry Gousse nous révèle qu’une nouvelle
tentative va être lancée dans les mois qui viennent. Il nous
dit aussi – à mots couverts – qu’une concurrence pourrait se manifester
bientôt dans le secteur (jusqu’à maintenant Shell dispose
d’un quasi-monopole) (cette concurrence pourrait bien être celle
de Elf ? …) Toujours est-il que Shell s’efforce de développer un
nouveau réchaud, qui emprunterait un modèle de réchaud
initialement prévu pour le kérosène (seul les tuyaux
doivent être remplacés) et qui pourrait être produit
localement (important que les artisans haïtiens puissent être
impliqués dans ce travail). Seul le brûleur pourrait être
importé ; on connaît l’importance de cette pièce dans
le bon fonctionnement d’un réchaud. Ce nouveau modèle, consigne
de la bouteille de gaz comprise, ne devrait pas dépasser 120 H$,
un prix de départ attractif et qui devrait pouvoir convaincre les
financiers.
Parlant du kérosène justement, Jerry Gousse
nous fait part de ses sérieux doutes relatives à ce type
d'énergie en Haïti. Il nous rappelle que des tentatives ont
déjà été faites, il y a plus de trente ans,
et que les réchauds à kérosène n’ont jamais
eu de succès. Les dangers de ce mode de cuisson, ainsi que certaines
de ses caractéristiques (goût désagréable lié
au kérosène, mauvaise odeur dans la maison, …), et enfin
le fait que le charbon n’ait jamais fait l’objet de régulation de
la part du gouvernement, ont eu pour conséquences que le kérosène
n’a jamais vraiment démarré. Il semble aujourd’hui que cela
soit trop tard pour espérer quelque chose de ce côté-là.
Parlant des réchauds améliorés, J
Gousse nous fait part de ses craintes que cela ne soit une échappatoire
par rapport au gaz. Selon lui, mieux aurait valu frapper un grand coup
en une seule fois et passer de l’anarchie actuelle à l’utilisation
immédiate du gaz. Que l’effort qui sera fait pour introduire le
réchaud amélioré devra de toute les manières
être refait dans quelques années pour introduire le réchaud
à gaz, et que, d’une certaine manière, il y a perte de temps,
d’énergie et d’argent.
Propos recueillis par Jean-Yves Terlinden, CARE-HAÏTI
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