La culture de la canne à
sucre
La superficie en canne à sucre paraît avoir baissé
d’environ 1.5% par an entre 1975 et 1995, passant de 85,000 à 62,000
hectares. Cette régression est due principalement à deux
(2) facteurs : la disparition des usines sucrières dans les plaines
du Cul-de-Sac, de Léogane, du Nord et des Cayes, favorisant la désaffectation
en canne de nombreuses parcelles, et la faible rentabilité de la
canne par rapport à d’autres cultures vivrières (banane,
maïs/sorgho, haricot,…). Toutefois, cette baisse globale n’a pas affecté
l’approvisionnement en matière première des petits ateliers
: les usines sucrières en fermant leurs portes, ont libéré
des matières premières pour ces ateliers; le producteur de
canne transforme lui-même le produit, augmentant ainsi substantiellement
sa valeur ajoutée, et la rémunération de son travail.
Par ailleurs, dans les plaines sèches, les plateaux et les montagnes
où les conditions agro-écologiques réduisent les chances
de cultures alternatives à la canne sucre, cette dernière
montre une propension à l’expansion, notamment dans le Plateau Central,
l’Artibonite, le Nord’Est et la Grande Anse.
Technologie et productivité
des entreprises
La faible technicité et l’obsolescence des équipements
et installations ont pour conséquences: de faibles taux d’extraction
du jus de canne (élément essentiel d’une bonne productivité
dans cette industrie) et de faibles rendements en fermentation/ distillation.
Les moulins en bois à traction animale les moins performants affichent
des taux d’extraction de 40%, ceux en fer à traction animale ou
à moteur ont des taux situés entre 50 et 55%. Ces taux sont
à comparer à ceux des unités plus performantes pouvant
atteindre jusqu’à 80%. Dans les petites distilleries traditionnelles,
on obtient en moyenne 9.5 gallons de clairin par tonne de canne, tandis
que dans les distilleries modernes, on atteint jusqu’à 22 gallons
par tonne de canne broyée. Faible productivité, donc faible
compétitivité.
Consommation énergétique
dans les différentes filières
Les combustibles utilisés dans l’industrie de la canne à
sucre sont, par ordre d’importance : le bois de feu, la bagasse (sous-produit
de broyage de la canne)2, le diesel et l’électricité. Ces
combustibles produisent deux types d’énergie : l’énergie
mécanique (broyage de la canne) et l’énergie thermique (évaporation,
distillation). Le bois et la bagasse sont de loin les plus utilisés;
et chaque filière a sa propre priorité en terme de combustible
(voir tableau 1).
Tableau 1. Energie utilisée dans
la transformation de la canne en divers produits
| Type d’unité |
Energie mécanique
(broyage) |
Energie thermi.
(évap./distil.)
|
| Petite guildive dlo kan bouilli |
Animaux |
Bois et bagasse |
| Petite siropterie |
Animaux |
Bagasse et bois |
| Moyenne siropterie |
Gaz-oil |
Bagasse et bois |
| Petite guildive sirop |
|
Bois |
| Petit atelier rapadou |
Animaux |
Bois ou bagasse |
| Moyen atelier rapadou |
Gaz-oil |
Bois ou bagasse |
| Petite guildive vesou |
Gaz-oil |
Bagasse |
| Moyenne guildive vesou |
Bagasse - gaz-oil |
Bagasse |
| Grosse guildive vesou |
Bagasse |
Bagasse |
Sur les 5.612 ateliers recensés en 1997, 5.538 utilisent partiellement
ou exclusivement du bois comme combustible, soit pour la cuisson du sirop
et du rapadou, soit pour la distillation du clairin. A titre indicatif,
pour les seules guildives traditionnelles (438 unités), la consommation
de bois de feu a été estimée à 320 000 m3 par
année, ce qui équivaut à 50,000 arbres environ.
Un intéressant paradoxe: la transformation de la canne à
sucre, excellente culture anti-érosive, devient un facteur important
de déboisement.
Quelques considérations
sur la consommation énergétique
En plus de l’utilisation massive du bois comme combustible, les méthodes
de cuisson et de chauffe sont totalement inadéquates :
- vétusté et état défectueux des chaudières
de cuisson et de chauffe ;
- mauvaise qualité des foyers : bouche du fourneau et cendrier
se confondent en un seul orifice, d’où une mauvaise aération
du brasier provoquant une combustion inadéquate du bois;
- chauffage à feu nu des chaudières de cuisson de jus
et d’alambic dont seul le fond est chauffé; ce qui exige une puissance
de feu plus élevée que seul le bois peut procurer ;
-
temps de chauffage anormalement long : 3 à 7 heures de plus comparativement
à d’autres techniques.
Toutes ces imperfections ont pour conséquences directes une plus
grande utilisation et un gaspillage de ce facteur de production qu’est
le bois.
Niveau des dépenses en
bois
A côté des problèmes écologiques et environnementaux
que cette situation aggrave, les coûts de production des ateliers
augmentent : on estime que pour les petites guildives traditionnelles les
dépenses en bois représentent 15% des coûts. Encore
un autre facteur qui contribue, à certaines périodes de l’année,
à mettre cette filière, en situation difficile par rapport
à la compétition internationale.
Les ateliers performants
Pourtant des alternatives existent. En Haïti même on trouve
74 ateliers de fabrication de clairin qui utilisent un paquet technologique
très supérieur à celui appliqué par les guildives
traditionnelles. Celles-là représentent 14% du total et produisent
48% de l’offre totale de clairin. Une dizaine d’entre ces ateliers, en
combinant de bons rendements en broyage de canne et en fermentation/distillation
et un système de chauffage performant avec la bagasse, comme source
exclusive d’énergie, arrivent à obtenir plus de 22 gallons
de clairin par tonne de canne broyée. Les 64 autres obtiennent en
moyenne 15 gallons par tonne de canne. Ces 10 entreprises pionnières
représentent trois (3) grandes tendances qui devraient déboucher
à terme sur des agro-industries écologiquement correctes
et économiquement efficientes :
- tendance à augmenter le taux d’extraction jus/canne par l’acquisition
de moulins plus performants, la motorisation des équipements et
la constitution de batteries de moulins;
- tendance à développer de nouveaux ateliers de clairin
fonctionnant exclusivement à la bagasse;
- tendance à transformer des siropteries en ateliers de distillation
s’opérant à la bagasse.
On pourrait alors se poser la question à savoir, pourquoi les
petites guildives ne se modernisent-elles pas? Il s’agit là du même
type de questions que posent les technocrates: pourquoi les pauvres ne
deviennent-ils pas riches? La discussion est donc ouverte.
Synthèse et pistes d’actions
L’industrie de la canne est d’une grande importance pour l’économie
nationale. Elle contribue directement à près de 1 milliard
de gourdes au PIB et le nombre d’emplois créés est de 4 fois
supérieur à celui de la sous-traitance de 1991. Elle mobilise
des capitaux importants et génère d’importants profits. Le
recouvrement des investissements se fait très rapidement, entre
12 et 24 mois. Malgré tout, la production de la canne est sous valorisée,
le parc de moulins est mal entretenu, le taux d’extraction jus/canne par
les moulins est bas et des dépenses additionnelles sont faites dans
l’achat de combustibles alors qu’elles pourraient être nulles si
la bagasse était valorisée. Dans la perspective d’une modernisation
des filières de la canne visant à l’élimination du
bois comme combustible, il est impératif :
- d’encourager l’intégration de la filière en combinant
au maximum le pressage de la canne et la transformation en clairin;
- d’améliorer les systèmes de chauffe du sirop, du rapadou
et du clairin (clarification, chaudières et foyers) pour une meilleure
qualité du produit et un arrêt de la consommation de bois;
- d’appuyer les projets de valorisation de la canne sous d’autres formes
(sirop de table, rapadou en poudre, etc).
- de créer des structures de recherche-développement et
d’accompagnement technique afin d’apporter un appui (assistance technique
et formation) aux transformateurs, d’optimiser les itinéraires techniques
pour chaque niveau de technologie et de travailler à la mise au
point de procédures adaptées aux nouveaux produits pré-cités;
-
de mettre en place des programmes de diffusion de moulins métalliques
et de nouveaux types de chaudières en les accompagnant d’actions
spécifiques en rapport avec un financement adapté et avec
l’entretien.
Ces petits ateliers sont des facteurs importants de déboisement.
Leur impact sur l’environnement est franchement négatif. Pourtant,
ils contribuent à maintenir un équilibre social et économique
certain en milieu rural. Leur modernisation est donc d’une importance capitale,
car, leur maintien tels qu’ils sont aujourd’hui, ou leur disparition à
brève échéance, favorisera la prolifération
des "villesbidons" dans les différentes aires métropolitaines
du pays.
1) Ce texte est tiré d’une étude commanditée
en 1997 par le Fonds de Développement Industriel (FDI): Modernisation
des Petites Agro-Industries de la Canne.
2) Pour chaque tonne de canne broyée, une quantité
allant de 300 à 500 kilogrammes de bagasse, utilisable comme combustible,
est produite. |